Le Brunch philosophique # 4 : Existe-t-il des forêts vierges en Europe ?
Le Genevois Robert Hainard (1906-1999), sculpteur, graveur sur bois, naturaliste et philosophe, est l’un des rares nature writers francophones. Sa vie fut consacrée à observer, décrire, graver ou sculpter le grand bestiaire de la faune sauvage d’Europe, des forêts vierges des Balkans au Cercle polaire jusqu’aux marais de l’Andalousie, pour revenir aux Alpes, au Jura et à son canton de Genève.
Dans un texte, intitulé “Éloge de l’arbre mort” et extrait de l’anthologie Les Forêts sauvages (Editions Hesse, 2008), Robert Hainard discute l’idée, exprimée par un dirigeant de l’Office national des forêts, selon laquelle la forêt vierge serait “un mythe à détruire”.
Que la forêt non exploitée se dégrade, qu’elle ne se régénère que par catastrophe, c’est une autosuggestion de technocrate, tout au plus confirmée en apparence par les forêts plantées, d’une seule essence et d’âge égal, où les arbres vieillissent ensemble. Dans la forêt primitive, un arbre s’écroule après des siècles de vie, laissant la place aux descendants qui attendent depuis bien longtemps. Il peut ainsi se former par place des sortes de taillis, mais ils ne durent guère, et la forêt est bien cette cathédrale aux piliers énormes, à la voûte élevée.
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Je suis un utilisateur professionnel de bois mais j’aime voir l’arbre vivre pour lui-même et mourir de sa propre mort. Dans une revue forestière suisse, j’ai vu une photo d’un arbre mort, en commentaire: spectacle affligeant dans une forêt bien tenue. Bien sûr, si on fusillait tout le monde à quarante ans, on ne verrait pas de vieillards décrépits! Mais j’aime trop la vie pour ne pas aimer la vieillesse et la mort. L’arbre mort ou dépérissant nourrit toute une flore, toute une faune. Les chouettes, la martre logent dans les arbres creux. Le pic tridactyle, à calotte jaune, est lié aux forêts peu exploitées car il se nourrit beaucoup en soulevant les écorces mortes. L’ours hiverne volontiers et met bas dans les grands sapins creux à la base.
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L’homme a tellement stabilisé la nature que nous sommes obligés d’entretenir les réserves naturelles, ce qui est tout de même bien triste, pour maintenir les milieux transitoires et éviter un climax absolu qui devient monotone. Divagations des rivières, éboulements, avalanches, ouragans, barrages des castors, dents des animaux, même le feu du ciel (la forêt vierge européenne est, dit-on, incombustible, la foudre peut y allumer un arbre, mais le feu ne s’étend pas) ramenaient la végétation à zéro pour le départ d’une nouvelle série évolutive. Sans parler de l’hiver, cette catastrophe annuelle que nous ne sommes pas encore arrivés à supprimer, sauf dans nos serres.
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